Atelier Ka-Yiiri, Kader Kaboré et Sahab Koanda

Art et design contemporain africain - Burkina-Faso

Nattes

Avec la série des nattes une nouvelle voie s’ouvre. Le fait d’élever un objet du quotidien à un niveau purement esthétique et symbolique lui a ouvert la possibilité de transcender son histoire.

Le choix de la natte s’impose à lui de façon naturelle. La natte est le lieu de la rencontre quotidienne des corps, l’endroit des débuts comme celui des fins.
On la piétine, on mange et on se couche dessus. La vie se déroule là, au ras du sol, dans l’espace et dans le temps, la natte occupe une place centrale.
Aujourd’hui encore, la natte permet de sceller une alliance matrimoniale.
Autrefois, il revenait à la mère de l’épouse d’acheter la natte conjugale.

Kader nous raconte :
« Les aînés qui accompagnent la future épouse sont accueillis sur la natte. Neuf mois après la conclusion du mariage, et que ce dernier a été consommé, ils se retrouvent à nouveau sur la natte pour la cérémonie de l’imposition du nom. Celle-ci qui a lieu sept jours après la naissance du nouveau-né ».

Servant de couche commune la natte devient le lieu du désir amoureux, de la fusion charnelle et de la jouissance. Elle accueillera le malade souffrant et recueillera le dernier soupir de celui qui agonise. Placée sur le corps du défunt, elle le protège dans l’au-delà invisible. La natte se lie indéfiniment à la mémoire des corps qui se projettent à sa surface.

La composition de la première natte est née à travers le rêve d’une nécessité intérieure.
Pour l’artiste, ce fut comme la manifestation d’une puissance supérieure. La couleur est arrivée par jaillissement. Le fond peint en rouge cramoisi dessine en réserve des formes qui évoquent les découpes d’une architecture de temple.

Ne pouvant se résoudre à vendre une œuvre pour lui strictement méditative, Kader décide d’en faire don en gage d’amitié à un être cher.

Au fur et à mesure que d’autres nattes voient le jour, il expérimente différentes solutions plastiques, privilégiant une lecture verticale de l’objet.

Il intègre des clous, qui, ponctuant la surface à intervalle régulier, dessinent le contour des figures. Telles des cicatrices, des scarifications qui creusent la peau d’entailles ou la boursouflent, ces clous parlent du processus de métamorphose du corps.

(coll. privée, Canada)

La broderie de fils de couleurs et la peinture acrylique est une autre manière de dessiner en simplifiant le motif pour aller à l’essentiel et lui a permis d’obtenir des effets d’aplats colorés. Les possibilités de combinaison de couleurs et de narration sont infinies. Ici la famille humaine se transforme en hybrides.

Il opère aussi en déstructurant la natte : ainsi il « dé-tresse » en supprimant la trame. Les fils libérés peuvent alors être re-tressés et acquérir du volume. Fixé à une attache murale l’écheveau de tresses se soumet à la pesanteur. Les fibres ploient telles une chevelure ou le crin d’un cheval.

Certaines nattes sont montrées de telle sorte que le motif principal est dissimulé à la vue. La contemplation de l’œuvre sous-entend dès lors la participation du spectateur invité à soulever pudiquement le voile. Ainsi se manifeste l’expression du désir de l’autre, une forme de tension du regard et se rejoue l’échange des caresses. Le réseau de franges souples offre une texture agréable au toucher.

La dernière natte (en cours au mois d’avril 2020) pose un nouveau jalon dans l’œuvre et dans la vie de Kader. Initiée avant la maladie et le décès de sa mère, cette œuvre dit la force d’un amour mutuel.

« J’ai représenté deux personnages. L’un est figuré couché sur son oreiller, l’autre face à lui est une ombre, l’âme, qui est venue le chercher et qui est en train de le relever. Cela veut dire aussi que toute personne pauvre, malade, désespérée, qui a besoin de courage, si elle prit Dieu, ce dernier vient par miracle pour la relever. »

Le dessin schématique et précis obéit à la loi du cadre telle qu’on l’observe dans l’art de l’Egypte ancienne. Le fond ocré renforce encore cette impression. L’artiste ne conçoit pas de se séparer de cette œuvre dont le long processus fait office de rite de passage.

On notera le déroulement traditionnel des premières funérailles chez certains Mossi (région de Kindi). L’inhumation du corps se fait après que ce dernier a été lavé et oint avec du beurre de karité. On enroule soigneusement le corps dans une natte faite de tiges de mil en laissant apparaître les pieds. Après que le fossoyeur a déposé le corps au fond de la tombe creusée en terre, il en ressort avec la natte et l’on brûle cette dernière. Doit-on en déduire qu’il faut se séparer de la charge spirituelle que recueille la natte ? La mort est-elle potentiellement une chose dangereuse ?

Dans la pratique artistique de Kader Kabore, la natte est le lieu de l’inexorable effacement des corps. En poursuivant sa quête sur l’ombre des êtres, il entretient sa propre part de mystère. Son œuvre parvient ainsi à confronter le spectateur aux doutes face à sa propre existence tout en le réjouissant d’un contact sensuel et érotique avec une toile libre et flottante.

Estelle Onema. Entretiens avec Kader Avril 2020